Et si, en 2035, les petits paquets de farine et de pâtes dans votre placard racontaient une toute autre histoire sur la France alimentaire ? Une France qui ne dépend plus autant des autres pour nourrir ses habitants, ses poulets, ses vaches, ses élevages entiers. Derrière ces produits du quotidien se joue un enjeu immense : notre souveraineté alimentaire, et surtout, notre capacité à produire nos propres protéines végétales.
Pourquoi la France parle de « Grand réveil alimentaire »
Le 8 décembre, au marché de Rungis, la ministre de l’Agriculture a parlé sans détour : « La guerre agricole menace un peu plus chaque jour, il est temps d’agir ». Le ton est donné. L’idée est simple, mais forte. La France doit se « réarmer » pour ne plus être fragile face aux crises, aux tensions géopolitiques, aux changements climatiques.
D’ici l’été, un Plan national de production et de transformation doit fixer une feuille de route précise pour chaque filière. Objectif : produire plus et mieux en France, transformer davantage sur notre sol, et dépendre moins des importations. Tout en tenant compte du coût de l’énergie, de la main-d’œuvre, des règles européennes et de la pression du climat.
Derrière ces grands mots, il y a une question très directe : que mettez-vous dans votre assiette, et d’où cela vient-il vraiment ?
Des champs pleins… mais des rayons parfois dépendants
Sur le papier, la France est une puissance de grandes cultures. Blé, orge, maïs, colza, tournesol, betteraves sucrières… les chiffres donnent presque le vertige. En blé tendre, le taux d’auto-approvisionnement est de 182 %. En orge, 220 %. En sucre, 160 %. Autrement dit, on produit largement plus que ce que l’on consomme.
Chaque année, la France récolte environ :
- 35 millions de tonnes de blé tendre
- 13 millions de tonnes de maïs
- 12 millions de tonnes d’orge
- 1,3 million de tonnes de blé dur
- 4,3 millions de tonnes de colza
- 2,1 millions de tonnes de tournesol
- 0,7 million de tonnes de pois
- 0,4 million de tonnes de soja
- 30,6 millions de tonnes de betteraves
Une partie énorme est déjà transformée en France : 70 millions de tonnes de matières premières passent dans 287 usines d’aliments du bétail, 20 sucreries, 386 moulins, des amidonneries, des huileries, des malteries. Sur la balance commerciale, ces produits bruts restent un pilier positif.
Mais l’histoire change quand on regarde les produits transformés, ceux que vous achetez directement en magasin.
Farine, pâtes, biscuits : le talon d’Achille des produits transformés
En 2025, le solde pour les produits issus des céréales restait positif, mais en forte baisse. Et pour les biscuits, pâtisseries et pâtes, le déficit s’aggrave. Autrement dit, on importe de plus en plus de ces produits finis.
Un exemple surprenant : une partie des farines en sachet vendues en France vient… d’Allemagne. Pour les pâtes, même paradoxe. Une portion importante de celles que l’on trouve en rayon est fabriquée en Italie. Souvent avec du blé dur français, mais transformé là-bas, puis réimporté ici.
Résultat : nous avons les champs, le grain, les savoir-faire. Mais nous laissons une part de la valeur ajoutée partir à l’étranger. D’où une volonté claire : relocaliser une partie de ces productions. Faire en sorte que les petits paquets de farine et de pâtes soient, de nouveau, plus franchement français.
La grande faille cachée : les protéines végétales
Le véritable point faible se niche ailleurs, dans ce que l’on ne voit pas directement sur les étagères : les protéines végétales pour l’alimentation animale. Un rapport du gouvernement en mars 2024 l’a rappelé : les exportations de produits animaux (viande, lait) ne compensent pas les importations de protéines végétales nécessaires pour les produire.
Concrètement, pour nourrir nos vaches, nos poulets, nos porcs, nous importons massivement des tourteaux et graines de soja, surtout du Brésil et d’Argentine. Cela vient d’un vieux compromis, à la création de la PAC, où l’Europe a ouvert la porte au soja américain en échange d’exportations de céréales.
Depuis, les choses ont peu évolué. Les légumineuses produites en Europe (pois, féverole, soja local) ont souvent des rendements plus faibles, parfois instables. Leur qualité n’est pas toujours idéale pour les usines qui les transforment.
Mais aujourd’hui, avec la souveraineté alimentaire, le climat et la pression de l’opinion publique sur la déforestation importée, cette dépendance devient difficile à accepter.
Bovins, volailles, œufs : une demande en forte hausse
En parallèle, les filières animales se fixent des objectifs ambitieux. La filière bovine veut engraisser 50 000 broutards et 20 000 veaux supplémentaires chaque année. Le but est clair : limiter les importations de viande et redonner un avenir aux élevages français.
Du côté de la volaille, la croissance visée est de +4,8 % par an. Poulets de chair et production d’œufs veulent reconquérir des parts de marché perdues face aux importations, tout en répondant à une demande intérieure dynamique.
Tout cela a un coût en alimentation animale. On parle d’environ 1 million de tonnes supplémentaires d’aliments pour bétail. Ce qui représente près de 150 000 hectares dédiés à des cultures riches en protéines. Soit, très concrètement, des milliers d’hectares de soja, pois, féverole, lupin en plus, à produire et transformer en France.
Ironie du sort, le changement climatique, souvent vu comme un ennemi, pourrait devenir un allié pour certaines plantes comme le pois d’hiver ou le soja, qui supportent mieux des températures plus élevées. À condition d’adapter les pratiques et d’investir dans la recherche.
Objectif 2035 : ce que veut vraiment la filière grandes cultures
Derrière les discours, la filière grandes cultures s’est fixé des objectifs très concrets à 10 ans. Ils tiennent en quelques grandes idées fortes.
- Redevenir exportateur net de farine, en remplaçant une partie des farines en sachet importées par une production française.
- Remplacer une part des pâtes importées d’Italie par des pâtes fabriquées en France avec du blé dur français. Ambition : regagner 1 % de part de marché par an.
- Poursuivre le développement des protéines végétales et des cultures pour les textiles et les usages non alimentaires.
- Accompagner la demande croissante en aliment du bétail pour les filières poulet, œufs et viande bovine.
- Soutenir toutes les filières industrielles d’ingrédients alimentaires et les nombreux usages non alimentaires (biomatériaux, biocarburants, chimie verte, etc.).
En filigrane, cela signifie : plus de valeur ajoutée en France, plus de résilience face aux crises, et une meilleure cohérence entre ce que l’on produit, transforme et consomme.
Trois projets prioritaires pour changer la donne
Pour avancer vite, trois chantiers sont mis tout en haut de la pile. Ils vous concernent directement, même si cela peut sembler lointain au premier regard.
1. Plus de farine en sachet « made in France »
Premier objectif : augmenter la production de farine en sachet française. Il ne suffit pas d’avoir du blé, il faut des moulins modernes, compétitifs, avec une énergie au bon prix et une logistique fluide entre les producteurs et les meuniers.
Les priorités sont claires :
- Faciliter les investissements pour moderniser et agrandir les moulins.
- Aligner le prix de l’électricité avec celui de pays concurrents comme l’Allemagne.
- Moderniser la chaîne logistique du grain, du champ jusqu’au moulin.
À terme, l’idée est simple : quand vous prenez un paquet de farine en rayon, vous avez beaucoup plus de chances qu’il soit vraiment français, du grain jusqu’au sachet.
2. Créer une vraie filière de pâtes 100 % françaises
Deuxième axe : faire naître une filière de pâtes françaises forte et lisible. Des pâtes produites en France avec du blé dur français, clairement identifiées pour le consommateur.
Pour cela, plusieurs leviers sont sur la table :
- Soutenir la sélection variétale pour avoir des blés durs adaptés aux climats futurs et aux besoins industriels.
- Impliquer la grande distribution pour mettre en avant ces pâtes 100 % françaises en rayon.
- Rendre plus visible l’origine des ingrédients sur les emballages, surtout pour les produits transformés.
- Simplifier la réglementation pour permettre aux industriels d’investir plus facilement dans de nouvelles lignes de production.
Demain, choisir un paquet de pâtes pourrait devenir un geste plus engagé qu’il n’y paraît. Choisir une assiette, mais aussi un modèle agricole et industriel.
3. Accélérer sur les cultures riches en protéines
Enfin, troisième priorité : développer massivement la production de cultures à forte teneur en protéines, surtout pour l’alimentation animale. L’objectif est d’augmenter la production en France, mais aussi la capacité à transformer ces graines sur place.
Les actions prévues :
- Encourager la contractualisation entre agriculteurs, coopératives, transformateurs et filières animales.
- Mieux valoriser l’origine France de ces protéines dans les cahiers des charges et les démarches qualité.
- Orienter la R&D sur des cultures de rente performantes, adaptées aux nouveaux climats, avec des rendements stables.
L’idée n’est pas seulement de produire quelques hectares de plus de pois ou de soja. Il s’agit d’installer une vraie filière, solide, rentable pour les agriculteurs, utile pour les éleveurs, et rassurante pour le consommateur.
Et vous, que verrez-vous en 2035 ?
Derrière ces chiffres et ces plans, il y a des choses très concrètes que vous pourriez constater d’ici 2035. Plus de paquets de farine et de pâtes françaises clairement identifiés. Des viandes et des œufs nourris avec des protéines végétales françaises. Des filières moins dépendantes des cargos venus de l’autre bout du monde.
La souveraineté alimentaire n’est pas qu’un slogan de discours officiel. C’est aussi le choix de ce que vous mettez dans votre panier, la curiosité pour l’origine des produits, l’envie de soutenir des filières qui produisent et transforment ici.
Entre les petits paquets de farine, les paquets de pâtes, et le grand sujet des protéines végétales, une nouvelle page de l’agriculture française est en train de s’écrire. Et, d’une certaine manière, vous en faites déjà partie chaque fois que vous faites vos courses.






